“ Une sorte d’IA réparatrice ” : Comment Radio France a redonné voix à Charles Biétry

INA - La revue des médias - Matilde Meslin - Publié le 10 juillet 2026

Charles Bietry a perdu l’usage de la parole mais, grâce à l’intelligence artificielle, il peut toujours la prendre, pour aborder notamment sa maladie et la loi sur la fin de vie.

Privé de la parole par la maladie de Charcot, l’ancien journaliste sportif a pourtant pu faire entendre sa voix dans un podcast France Inter sur la fin de vie grâce à l’intelligence artificielle. Un usage exceptionnel, strictement encadré par Radio France.

« Charles Biétry est malade, mais il a encore une force de travail impressionnante. » Accaparée par cette Coupe du monde de football, la directrice des sports de Radio France, Nathalie Iannetta, prend tout de même le temps de nous parler de son mentor. Elle le fait d’autant plus volontiers que l’ancien journaliste sportif ne peut pas répondre lui-même à nos questions au sujet d’un podcast diffusé par France Inter quelques jours plus tôt, « Charles Biétry : son dernier match ». Et pour cause : il a perdu l’usage de la parole.

À l’été 2022, Charles Biétry annonce à sa protégée qu’il souffre d’une sclérose latérale amyotrophique, aussi appelée « maladie de Charcot ». Une maladie neurodégénérative qui paralyse petit à petit les muscles du malade, y compris ceux qui servent à parler, déglutir ou respirer. Nathalie Iannetta sait que l’on n’en guérit pas. « Je lui demande combien de temps lui donnent les médecins : “Entre deux et trois ans.” Et il me dit : “Mais tu me connais, je vais jouer le temps additionnel.” » Quatre ans plus tard, Charles Biétry est toujours en vie. Il parvient à se tenir debout, mais il est aphone.

Ce handicap, il en souffre d’autant plus depuis que les débats parlementaires sur la loi sur la fin de vie ont repris en 2025. « On en parlait par textos », raconte Nathalie Iannetta. « Je sentais qu’il était en colère sur les arguments employés, la radicalisation des termes, souvent brutaux [comme “euthanasie”, NDLR]. » Pendant des mois, il écrit sur sa maladie, pour le livre La dernière vague (Flammarion, 2025), puis pour Génération Biétry, un film documentaire sur sa carrière journalistique, narré par sa propre voix reconstituée — parfois maladroitement — grâce à l’IA. Nathalie Iannetta a alors une idée : utiliser cet outil pour produire un podcast dans lequel Charles Biétry parlerait de son combat pour le droit à mourir dans la dignité.

Cas exceptionnel

Il est partant mais le temps presse. Charles Biétry est malade, et la loi sur la fin de vie doit être débattue en juin et votée en juillet. En mars 2026, Nathalie Iannetta se tourne vers Florent Latrive, le directeur adjoint de l’information de Radio France, en charge de la stratégie numérique. Sa mission : faire entrer le podcast dans les cases prévues par la charte d’usage de l’IA, publiée par Radio France en octobre 2024 et complétée de deux avenants en mars 2025 et avril 2026. Le dernier porte justement sur l’usage des voix de synthèse, qui ne doivent jamais se substituer à une voix humaine dans un souci de « préservation du réel et de l’authenticité ». Une réponse à certaines craintes soulevées par des syndicats, qui ont appelé la direction à « faire [le] choix du tout-humain et à le revendiquer comme une garantie pour le public ».

La radio publique n’autorise alors l’usage des voix artificielles que dans quatre cas de figure : la pédagogie sur l’IA, la recherche scientifique, la protection de l’anonymat d’un témoin ou bien pour un cas comme celui de Charles Biétry. « C’est une sorte d’IA réparatrice, d’IA “prothèse”, qui lui permet de témoigner sur un sujet qui l’anime très fortement. On a considéré que c’était un des cas où on pouvait l’utiliser », explique Florent Latrive. Le sujet est ensuite présenté devant le comité exécutif, qui donne son feu vert.

Pendant que Nathalie Iannetta et Charles Biétry entament l’échange épistolaire qui constituera le matériau premier du podcast, les équipes de la Direction de l’accélération et de l’innovation planchent sur le meilleur moyen d’obtenir un rendu naturel de sa voix. Ils écartent le text to speech, où une voix de synthèse lirait les textes de l’ex-journaliste, et préfèrent le speech to speech : les textes seront interprétés par un comédien, dont la voix sera ensuite transformée par IA pour reproduire celle de Charles Biétry, elle-même répliquée à partir d’une archive radiophonique de 2015 qu’il a choisie.

« Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton qui morphe la voix de Charles Biétry : il faut de l’entraînement »

Pour ce faire, Radio France cherche une solution technique française. Ce sera Odia, une start-up toulousaine spécialisée dans l’IA vocale, qui a déjà fourni au groupe un logiciel de speech to speech pour modifier la voix des témoins qui souhaitent rester anonymes. Le podcast de Charles Biétry sert alors de laboratoire pour utiliser cette technologie à une autre échelle. L’équipe de Matthieu Beauval, directeur de l’innovation à Radio France, la manipule avec des questionnements éditoriaux et éthiques en tête : elle doit « apprendre à l’utiliser au bon endroit, [à] savoir quelles sont ses limites pour ne pas tout faire reposer sur elle ». « Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton qui morphe la voix de Charles Biétry : il faut de l’entraînement, des corrections, des retouches, de l’application et de la rigueur », appuie-t-il.

La voix de synthèse, livrée en quelques jours par Odia, est apposée sur celle du comédien. Le ton est légèrement monocorde mais la tessiture vocale est convaincante. À son écoute, Nathalie Iannetta se dit à la fois surprise et rassurée : « Surprise parce que c’est fou de réussir à faire ça, et rassurée parce que l’IA n’arrive pas à tout. Il manque l’émotion, l’humour, la spontanéité de Charles. Je trouve ça rassurant quand même que ce ne soit pas parfait. » Puisque l’IA ne parvient pas à tout retranscrire fidèlement, Nathalie Iannetta se rend à Carnac, début mai. Elle veut enregistrer les réactions des époux Biétry à l’échange incarné par l’IA, pour apporter de la chair à son podcast. Tous deux sont émus de réentendre cette voix depuis longtemps disparue.

Une émotion palpable dans le podcast, diffusé le 21 juin. Ce dernier n’a pas suscité de réactions négatives à propos de l’usage de l’IA, rappelé dans chacun des quatre épisodes. Florent Latrive se dit « ouvert à d’autres cas d’usage d’audio de synthèse » dans de futurs projets, mais rappelle que le service public reste « très prudent » quant au déploiement de cet outil. « C’est très encadré par une charte, aussi parce qu’on a une réflexion sur les limites à imposer pour conserver la confiance du public et éviter les erreurs. L’audio est au cœur de nos missions et de la relation de confiance à nos publics. » L’IA, déjà déployée dans les rédactions de Radio France pour l’édition de textes ou le traitement de grandes masses de données, ne risque donc pas de remplacer les voix de l’antenne de sitôt, comme l’a malheureusement tenté une radio polonaise en 2024.

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