L'IA va-t-elle nous voler nos voix ?

Le doublage, fleuron de l’exception culturelle française, génère plus de 700 millions d’euros par an. Mais avec l’avènement de l’IA générative, voix, accents et langues peuvent être recréés à la perfection...une prouesse qui inquiète le secteur.

Avec

  • Brigitte Lecordier

    Comédienne

  • Marc-Olivier Deblanc

    Avocat au Barreau de Paris, spécialiste en propriété intellectuelle appliquée à l’industrie musicale

  • Benoît Carré

    Auteur-compositeur-interprète

  • Thomas Régnier

    porte-parole de la Commission européenne en charge du numérique.

15 000. C’est le nombre d’emplois menacés par l’IA dans l’industrie du doublage en France. En mai 2024, Brigitte Lecordier apparaissait ainsi sur Instagram aux côtés de Philippe Peythieu (voix française de Homer Simpson) et de Donald Reignoux (Titeuf) pour tirer la sonnette d’alarme. Leur pétition, « Touche pas à ma VF », a récolté à ce jour plus de 160 000 signatures.

Déjà en janvier dernier, la recréation de la voix d’Alain Dorval, doubleur emblématique de Sylvester Stallone, pour le film Armor, avait défrayé la chronique. Décédé en 2024 après un long combat contre la maladie, sa fille, Aurore Bergé, a précisé n’avoir donné son accord que pour un essai.

Outre-Atlantique, la pratique semble susciter moins de résistance. En mars, Prime Video annonçait la sortie de versions doublées de douze films et séries en anglais et en espagnol… générées par IA. Côté grand écran, du favori des Oscars, The Brutalist, au blockbuster Mad Max : Furiosa, l’IA retouche image et son. En Californie, les usages restent toutefois encadrés par une législation protégeant les artistes contre l’exploitation non consentie de leur voix.

L’Union européenne s’est elle aussi penchée sur la question. En mars 2024, l’adoption de l’IA Act a abouti à la création du premier cadre juridique complet conçu pour réglementer l’IA en termes de transparence, de droit d’auteur et de sécurité. En France, l’exploitation d’une voix reste soumise à l’accord de l’artiste.

Alors, faut-il protéger à tout prix notre « exception française » ? L’IA va-t-elle vraiment nous voler nos voix ? Et que penser de son usage post-mortem ? On en débat jusqu’à 12h45.

La révolution silencieuse qui transforme la création

L'intelligence artificielle générative représente un tournant radical par rapport aux outils numériques traditionnels. Marc-Olivier Deblanc, avocat spécialiste en droit de la création, établit une distinction fondamentale : "L'IA analytique, c'est un outil. En réalité, c'est une base de données qui va permettre de définir des systèmes, des patterns et de les reproduire pour des fins de recherche. La différence avec l'intelligence artificielle générative, c'est qu'elle génère du contenu."

Cette capacité à créer du nouveau contenu - textes, images, sons, vidéos - à partir de données existantes bouleverse tous les secteurs artistiques. Thomas Regnier compare cette révolution aux grandes innovations de l'humanité : "Pensez par exemple à l'imprimerie, l'électricité à l'époque, Internet. Aujourd'hui, il y a cette nouvelle avancée que nous allons devoir accompagner."

Le problème central réside dans l'utilisation massive d'œuvres protégées pour entraîner ces systèmes. Comme l'explique Marc-Olivier Deblanc : "L'intelligence artificielle générative utilise des bases d'entraînement qui elles-mêmes utilisent des contenus préexistants qui sont protégés par le droit d'auteur ou par les droits voisins du droit d'auteur."

Les voix françaises en première ligne de la résistance

Brigitte Lecordier, voix française iconique de Sangoku dans Dragon Ball Z, incarne la mobilisation des comédiens de doublage français. Son mouvement Touche pas à ma VF révèle une angoisse existentielle : "En fait, on risque de complètement disparaître en tant que comédien de doublage parce que nos voix, nos data se baladent partout. On ne sait pas où et il y a aucune traçabilité."

L'enjeu dépasse la simple question économique pour toucher à l'identité culturelle française : "Notre doublage français est unique au monde. On peut le traiter comme une exception culturelle." Les comédiens dénoncent un pillage massif : "C'est une machine qui vole. Parce que nous, on nous a volé nos voix, on ne nous a pas demandé notre avis."

L'exemple concret donné par Philippe Peythieu, voix d'Homer Simpson, illustre parfaitement ces dérives : des applications proposent désormais d'utiliser sa voix sans autorisation, nécessitant des actions en justice complexes contre des sociétés basées à Hong-Kong. Cette bataille révèle un enjeu philosophique majeur selon Brigitte Lecordier : "Notre inquiétude à nous, c'est que demain, les enfants grandiront avec des robots, seront abreuvés par des voix synthétiques."

Le défi juridique de la "vinaigrette numérique"

La complexité juridique de l'IA générative défie les cadres traditionnels du droit d'auteur. Marc-Olivier Deblanc utilise une métaphore saisissante pour expliquer cette difficulté : "C'est la vinaigrette. C'est-à-dire que quand vous faites une vinaigrette, une fois que vous avez mélangé l'huile et le vinaigre, vous ne pouvez plus séparer l'huile du vinaigre." Cette "atomisation" des contenus rend quasi impossible la traçabilité des œuvres utilisées : "La voix de madame et la voix de ces 1000 ou 1500 collègues qui font la même chose, on va la mettre sur une base d'entraînement, on va mélanger et on va rendre le tout. C'est une forme de maelstrom où rien n'est identifiable."

Contrairement au "sample" musical où la copie était facilement identifiable, l'IA générative crée un "hyper mélange qui fait qu'on ne peut pas identifier ce qui a été volé ou pas". Cette situation nécessite de repenser entièrement l'approche juridique : "Il va falloir collectiviser, mutualiser et trouver des solutions pour protéger les artistes interprètes, pour protéger les auteurs." L'avocat évoque même la nécessité de créer "un droit sui generis", c'est-à-dire spécifique à l'intelligence artificielle, tant "le bouleversement est tellement phénoménal qu'il va falloir créer de la norme spécifique".

Vers une coexistence créative et transparente ?

Malgré les tensions, certains artistes explorent déjà une collaboration éthique avec l'IA. Benoît Carré, auteur-compositeur-interprète, développe depuis 2015 une approche basée sur la transparence totale : "Je travaille en toute transparence parce que je pense que c'est la condition pour que l'IA au service de la création soit vraiment un partenaire." Sa méthode consiste à "nourrir la machine avec des partitions, des musiques de notre corpus qu'on avait envie d'entendre transformer par l'IA", en collaboration avec des artistes consentants comme Stromae. Cette approche contraste radicalement avec l'utilisation sauvage de données : "C'est comme quand vous achetez un aliment, vous aimez bien savoir ce qu'il y a dedans."

L'enjeu européen se cristallise autour du code de bonnes pratiques signé aujourd'hui, qui impose "plus de transparence" aux géants technologiques. Ils devront "documenter ce qu'ils utilisent pour entraîner leurs modèles et respecter le droit d'auteur", même si ce texte reste non contraignant. Thomas Régnier défend une vision européenne de l'IA : "On veut une IA responsable, une intelligence artificielle qui ne va pas remplacer les médecins, en revanche les aider à sauver des vies." Cette philosophie s'oppose aux résistances américaines, l'administration Trump dénonçant un texte "hostile aux entreprises américaines".

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